La carrière de Jean Pormanove, du gaming à la violence sur les réseaux sociaux

Kick. Le 18 août dernier, le monde du streaming français a été secoué par un drame sans précédent, la mort en direct de Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven. Il était le streamer numéro 1 en France sur la plateforme Kick. Connu pour ses lives épiques et ses coups de sang, il avait réussi à fédérer une belle communauté fidèle depuis des années. Puis, au fil de ses rencontres, son contenu a pris un nouveau tournant.
Comment ce créateur de contenu s’est-il fait si rapidement connaître? Comment a-t-il débuté? Nous vous proposons de découvrir la carrière de Jean Pormanove sur les réseaux sociaux, de 2019 jusqu’à son décès. Derrière cette success-story se cache une histoire beaucoup plus sombre, celle d’un créateur happé dans une spirale de contenus de plus en plus extrêmes, jusqu’à l’irréparable. Vous pouvez également regarder notre vidéo YouTube pour en savoir plus et découvrir notre série « Chaos en ligne » sur les côtés sombres des réseaux sociaux.
Qui était Jean Pormanove?
Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven, n’était pas prédestiné à devenir l’un des streamers les plus influents de France. Originaire de Metz, il a réalisé plusieurs emplois (postier, éboueur, agent d’entretien, chauffeur livreur…) et avait même intégré l’armée durant 10 ans. C’est finalement en découvrant Twitch et YouTube qu’il décide de se tourner vers le gaming et de partager sa passion en ligne.
Son style cash, son énergie débordante et son humour un peu brut ont rapidement séduit un public jeune, avide de spontanéité. Sur Fortnite, son jeu de prédilection, il se distinguait par des sessions nerveuses et un rapport très direct avec ses abonnés. Ses premières collaborations avec des figures comme TheKairi78, Le Bouseuh ou Michou lui apportent rapidement de la visibilité. Si bien qu’en février 2020, soit quelques mois après son arrivée sur les réseaux sociaux, il dépasse les 100.000 abonnés sur Twitch.
Avant l’arrivée de TheKairi78, avec qui il fait de nombreux lives, il réunissait 300 viewers en moyenne. Puis après son arrivée, il réunit plus de 2000 personnes.
L’ascension fulgurante sur Twitch et YouTube
À force de travail, de lives quotidiens et d’une proximité rare avec ses viewers, Jean Pormanove construit une véritable communauté. Les jeunes l’adorent pour son authenticité, son côté « gars normal » qui ne joue pas de rôle. Contrairement à d’autres influenceurs, il cultive cette image de proche du public, accessible et franc.
Dans ce que l’on peut retrouver sur les forums, comme Reddit, son audience était assez jeune et appréciait son contenu gaming parce qu’il avait ce côté nerveux. Sur des lives, voir des personnes s’énerver sur des jeux vidéo, c’est assez courant et divertissant pour celles et ceux qui apprécient le gaming. Il n’y a pas à ce moment-là d’insultes ou même de l’humiliation. On retrouve Jean Pormanove seul chez lui, en direct, à s’énerver seul lorsqu’il échoue lors d’une partie.
En plus de Twitch, il a également une chaîne YouTube où il peut mettre le replay de certains de ses lives. Petit à petit donc, il diversifie ses vidéos : challenges, discussions en direct, collaborations avec d’autres créateurs.
Le tournant, sa rencontre avec Naruto et Safine
C’est en rencontrant Naruto et Safine, deux personnalités très présentes dans l’univers du live, que la carrière de Jean Pormanove prend un nouveau virage, en 2019. Ensemble, ils multiplient les apparitions, partent en vacances, filment leur quotidien. Ensemble, ils lancent Le Lokal, un lieu de création à Nice où leurs vies deviennent du contenu permanent. Les vidéos sont plus rythmées, plus intenses, et attirent un public toujours plus nombreux. Mais cette dynamique a aussi ses dérives. Les mises en scène deviennent de plus en plus violentes, choquantes et parfois humiliantes.
En septembre 2023, la carrière de Jean Pormanove connaît un vrai tournant. Son compte est banni de Twitch pendant 30 jours, après un salut nazi et une forte claque. Parce que ce n’est pas la première fois et qu’il en a marre de se faire bannir, Jean Pormanove ouvre son profil sur Kick. Désormais, c’est là-bas que ses lives vont avoir lieu.
On passe alors du gaming aux « radios libres » animées, souvent ponctuées de disputes, d’insultes et de provocations. La violence verbale devient monnaie courante, avant que la violence physique n’apparaisse. Le problème, c’est que ces scènes attirent encore plus de spectateurs. Plus le contenu est extrême, plus les vues explosent. Pris dans cet engrenage, Jean Pormanove continue à pousser les limites entouré de ses acolytes, réunissant des dizaines de milliers de viewers en simultané. Un nouveau personnage fait son arrivée. Il s’appelle Coudoux et est en situation de handicap. Comme Jean Pormanove, il sera l’élément central des moqueries et de coups durant les directs.
De la violence et encore de la violence
En décembre 2024, Mediapart sort une enquête. Le média a analysé les lives de Jean Pormanove et y dénonce la violence qui y est présente. Kick suspend alors une semaine la chaîne du streamer, avant son retour. La ministre déléguée chargée du Numérique Clara Chappaz est contactée pour y mettre fin, mais sous-entend que ça n’est pas la priorité ni le bon moment pour le gouvernement.
Les lives reprennent donc de plus belle, et deviennent plus longs. L’équipe du Lokal décide en plein mois d’août de se lancer dans un défi hors norme, un live non-stop. Et c’est au bout d’une dizaine de jours que le drame se produit. Jean Pormanove émet son dernier souffle en plein direct, quelques minutes avant qu’il ne soit coupé.
Des extraits du live circulent en boucle sur TikTok et X, suscitant indignation et tristesse. Kick publie un communiqué pour s’exprimer et annonce un renforcement de sa modération. Gabriel Attal et d’autres responsables politiques français appellent à mieux encadrer les contenus en ligne. L’UMICC (Union des Métiers de l’Influence et des Créateurs de Contenu) soumet l’idée d’une « mise en place de contrôles aléatoires par les forces de l’ordre directement sur les réseaux sociaux, comme cela existe dans l’espace public physique, car les délits et crimes commis en ligne relèvent du même droit ».
L’autopsie révèle qu’ »à la lumière de ces éléments, les médecins experts considèrent que le décès n’a pas une origine traumatique et n’est pas en lien avec l’intervention d’un tiers », écrit le parquet dans un communiqué. L’autopsie montre que « l’absence de lésions traumatiques tant au niveau interne qu’externe, notamment au niveau du visage et du crâne, pouvant expliquer le décès et l’absence de lésions correspondant à des brûlures ». « Les causes probables du décès apparaissent donc d’origine médicale et/ou toxicologique. »
Une enquête est ouverte par le parquet de Nice. Naruto et Safine sont entendus. Ces derniers affirment que « tout était scripté » et qu’il ne s’agissait que d’un jeu de rôle pour assurer le buzz.
Le cas Jean Pormanove est un symbole tragique des dérives du streaming extrême. D’un gamer passionné, il est devenu prisonnier d’une mécanique de contenu toujours plus violent, jusqu’à la mort en direct. Son histoire soulève des questions essentielles. Comment protéger les créateurs de contenus contre eux-mêmes? Quelle responsabilité portent les plateformes comme Kick? Et comment sensibiliser le public aux risques du spectacle numérique sans limite?
À travers ce drame, le monde du streaming prend conscience d’un danger: l’absence de régulation peut transformer le divertissement en cauchemar. L’avenir nous dira si les plateformes et les autorités sauront en tirer les leçons.