Mamadou Segpa : qui est le véritable créateur de ce mème des années 2010 ?
Réseaux sociaux. Si vous avez grandi sur Facebook ou Instagram dans les années 2010, impossible d’être passé à côté de Mamadou Segpa. Ce personnage de montages a fait rire (et grincer des dents) toute une génération, avant de se retrouver associé, bien malgré lui, à une affaire de terrorisme largement relayée dans la presse française.
Sauf que l’histoire qu’on connaît tous n’est pas la bonne. Le « créateur » présenté dans les médias en 2017 n’est en réalité pas à l’origine du personnage. Retour sur une histoire de propriété intellectuelle ratée, typique du web des années 2010. On a pu échanger avec son vrai créateur.
Mamadou de KFC, l’ancêtre né sur Ask.fm
Tout commence en 2014. Arthur a 15 ans, et il est plutôt à l’aise avec les outils de montage de l’époque. Contrairement à la majorité de ses camarades, son réseau social de prédilection n’est ni Facebook ni Instagram, mais Ask.fm, la plateforme de questions-réponses lancée en 2011.
C’est là qu’il tombe sur une photo qui va tout déclencher. Il décide d’en faire un personnage récurrent, qu’il baptise Mamadou de KFC : un nom qui pioche directement dans les clichés racistes de l’époque associés aux hommes noirs. Un choix qu’Arthur reconnaît aujourd’hui comme problématique, sans pour autant avoir eu, selon lui, l’intention de tenir des propos ouvertement racistes à l’époque. Il s’inspirait des stéréotypes qui circulaient déjà massivement sur les réseaux sociaux.
Le personnage se démarque vite par son orthographe volontairement catastrophique, quasiment illisible au premier coup d’œil. Les internautes posent des questions à Mamadou sur Ask, et Arthur répond via des montages réalisés avec les moyens du bord : TheGimp pour les images, Clipchamp et un vieux générateur de voix aléatoires pour les vidéos. On est en 2015, bien avant l’IA générative : tout est fait « maison ».
Le succès est immédiat. Des marques contactent même Arthur pour des partenariats, qu’il refuse, trop jeune pour comprendre les enjeux commerciaux de ce qu’il a créé. Pour lui, Mamadou de KFC reste un personnage de fiction, pas un projet monétisable.
Comment Mamadou de KFC est devenu Mamadou Segpa
Le concept plaît tellement qu’il échappe rapidement à son créateur. D’autres utilisateurs reprennent la même image et inventent leurs propres histoires, avec des fautes d’orthographe toujours plus poussées. Arthur ne s’en formalise pas : au contraire, il trouve ça plutôt flatteur.
Le problème arrive avec une page Facebook baptisée à l’origine « Humour de Kaaris », consacrée au rappeur. Face au succès grandissant du personnage d’Arthur, cette page se rebaptise Mamadou Segpa vers mars 2014 et revendique publiquement être la seule légitime, accusant au passage toutes les autres pages d’être des copies.
Sauf que cette page ne produit pas de contenu original : elle republie, sans autorisation, les montages créés par Arthur sur Ask, ainsi que ceux d’autres utilisateurs, dans une sorte de best-of du mème. C’est d’ailleurs cette page qui popularise l’expression « ok ta mer », devenue indissociable du personnage — mais qui ne vient pas d’Arthur.
Un compte Instagram et une chaîne YouTube apparaissent également sous le nom Mamadou Segpa, sans qu’on puisse établir avec certitude s’ils sont gérés par la même personne. Face à cette concurrence, Arthur tente de faire vivre sa version sur Facebook, sans jamais retrouver l’ampleur de son concurrent. En novembre 2015, la page Mamadou Segpa culmine à près de 150 000 abonnés.
Contrairement à Arthur, les gestionnaires de Mamadou Segpa n’hésitent pas à monétiser leur audience, notamment en faisant la promotion de comptes de pronostics sportifs sur Snapchat, une pratique très répandue à l’époque, mais particulièrement risquée pour les abonnés qui payaient pour des pronostics souvent douteux.
Faute de pouvoir défendre un personnage qu’il n’a jamais revendiqué publiquement (n’ayant jamais montré son visage), Arthur finit par laisser tomber le projet.
L’affaire judiciaire qui change tout
C’est en novembre 2017 que le nom Mamadou Segpa refait surface, pour de toutes autres raisons. Plusieurs médias couvrent alors le procès d’un jeune homme identifié comme le « youtubeur derrière Mamadou Segpa », jugé pour association de malfaiteurs terroristes après avoir été en contact avec des membres de Daech.
Les enquêteurs retrouvent chez lui du matériel qualifié de « djihadiste » et l’accusent d’avoir noué des liens avec un recruteur de l’organisation terroriste, dans le but, selon ses déclarations, de récupérer des images choquantes pour une vidéo mettant en scène le personnage de Mamadou rejoignant Daech. L’affaire prend une tournure particulièrement grave puisqu’un contact djihadiste lui aurait transmis une vidéo annonçant l’attentat contre le père Hamel, assassiné le 26 juillet 2016 en pleine messe à Saint-Étienne-du-Rouvray.
Le jeune homme est condamné en première instance à 5 ans de prison et 5 ans de suivi socio-judiciaire, une peine alourdie à 5 ans et 6 mois en appel après un pourvoi du parquet.
C’est ce procès, largement relayé dans la presse, qui va figer dans l’imaginaire collectif l’idée que cet homme est le créateur de Mamadou Segpa. Un raccourci qui ignore une partie essentielle de l’histoire : quand il est incarcéré, les comptes Instagram et Facebook du personnage continuent pourtant de publier. La preuve qu’il n’était, au mieux, qu’un des multiples gestionnaires du personnage — et certainement pas celui qui l’a inventé.
Une histoire qui en dit long sur le web des années 2010
Ce qui rend cette affaire aussi frappante, c’est ce qu’elle raconte de la manière dont fonctionnait Internet il y a une dizaine d’années. À l’époque, la notion de propriété de contenu n’existait quasiment pas dans les usages : une image pouvait être reprise, détournée, republiée sur une nouvelle page, sans qu’il soit possible de remonter jusqu’à son origine. C’est exactement ce qui est arrivé à Arthur, qui a vu son personnage lui échapper puis être associé publiquement à quelqu’un d’autre.
Cette histoire interroge aussi rétrospectivement l’humour très codifié de cette période, où les blagues fondées sur des stéréotypes raciaux circulaient massivement sur Facebook sans grande remise en question. Un contenu qui, avec le recul, met clairement mal à l’aise, mais qui reste révélateur d’une culture internet précise, aujourd’hui largement disparue.
Aujourd’hui, les comptes historiques de Mamadou Segpa sont pour la plupart inactifs. Seul un compte TikTok créé récemment continue de faire vivre ces contenus, suscitant surtout la nostalgie d’une génération plus que celle du personnage lui-même — celle d’un web plus bordélique, plus anonyme, où n’importe qui pouvait, depuis sa chambre, créer un phénomène viral sans jamais montrer son visage.
Images ©Les Gens d’Internet

